Le Festival de Cannes rend un hommage exceptionnel à l’une des figures les plus marquantes et les plus polyvalentes du divertissement mondial. En mai 2026, la comédienne, chanteuse, réalisatrice et productrice américaine Barbra Streisand se voit décerner, à l’âge de 84 ans, une prestigieuse Palme d’or d’honneur venant saluer l’ensemble de sa contribution monumentale à l’histoire du septième art. En raison de contraintes médicales, l’artiste n’a pas pu faire le déplacement sur la Croisette pour recevoir son trophée en mains propres, mais cette reconnaissance solennelle n’en demeure pas moins un événement inédit. Elle vient couronner la trajectoire de celle qui, dès l’enfance, n’avait qu’une seule obsession : devenir actrice.
Si le grand public associe quasi systématiquement le nom de Barbra Streisand à sa voix exceptionnelle — un héritage de son grand-père dont elle a pris conscience très tôt —, l’intéressée rappelle régulièrement que le chant n’était au départ qu’un moyen de subsistance pour assurer son quotidien et forcer les portes des studios. Ses cordes vocales et les techniques issues de ses cours de comédie ont été les instruments qui lui ont permis d’atteindre son véritable objectif : tourner des films. Connue à Hollywood pour un perfectionnisme rigoureux qui n’a pas toujours été perçu comme un compliment, elle s’est imposée devant et derrière la caméra à travers une filmographie sélective d’une quinzaine de longs métrages.
1. « Funny Girl » (1968) : l’avènement d’une star, de Broadway aux Oscars
L’entrée de Barbra Streisand dans l’histoire du cinéma s’est faite par la grande porte grâce à un personnage qui faisait écho à ses propres racines. En 1964, sa voix lui permet de décrocher le rôle principal de la comédie musicale Funny Girl à Broadway, mise en scène par William Wyler. Elle y incarne Fanny Brice, la célèbre artiste juive américaine devenue la vedette des Ziegfeld Follies dans les années 1920. Le spectacle retrace l’ascension de cette comédienne dotée d’un génie comique inné, mais malmenée par ses amours tumultueuses avec le séduisant escroc Nick Arnstein, interprété par Omar Sharif. À l’époque, les scènes de baisers entre la jeune actrice juive de 19 ans et le comédien égyptien provoquent un immense scandale géopolitique, le film sortant sur les écrans en 1968, juste après la guerre des Six Jours de 1967 opposant leurs pays respectifs.
Le passage de la scène au grand écran en 1968 est un triomphe absolu. L’intensité dramatique et la justesse de son interprétation de cette jeune femme talentueuse mais initialement rejetée par le milieu permettent à Barbra Streisand de remporter l’Oscar de la meilleure actrice en 1969, une distinction historique qu’elle partage cette année-là avec Katharine Hepburn. Ce succès fondateur connaîtra une suite sur les écrans en 1975 avec Funny Lady, où elle retrouve brièvement Omar Sharif pour explorer les blessures post-divorce de son héroïne.
2. « Nos plus belles années » (1973) : un duo romantique entré dans la légende
Sous la direction de Sidney Pollack, Barbra Streisand donne la réplique à Robert Redford dans Nos plus belles années (The Way We Were), un mélodrame politique et romantique devenu un classique du cinéma hollywoodien. Elle y prête ses traits à Katie Morosky, une jeune activiste communiste d’une intensité folle, éprise d’Hubbell Gardiner, un étudiant issu d’un milieu social radicalement opposé au sien. L’intrigue retrace sur plusieurs décennies l’histoire d’amour passionnée et conflictuelle de ce couple, Hubbell reprochant régulièrement à Katie de vivre chaque instant avec un sérieux et un engagement excessifs — un trait de caractère que l’actrice avoue partager intimement avec son personnage.
Le long métrage a définitivement assis l’aura romantique de Robert Redford et scellé l’existence d’un couple mythique du septième art. Le film reste indissociable de sa bande originale et de sa chanson-titre éponyme, The Way We Were, qui décroche l’Oscar de la meilleure chanson originale en 1974. Bien qu’elle ait affirmé en 2023 sur la chaîne américaine CBS sa volonté de ne plus jamais chanter en public, Barbra Streisand a brisé sa propre résolution lors de la dernière cérémonie des Oscars en interprétant un extrait de ce tube légendaire en guise d’hommage à son ancien partenaire Robert Redford.
3. « A Star is born » (1976) : l’affirmation d’une femme d’affaires à Hollywood
En s’attaquant en 1976 au remake d’une œuvre majeure de George Cukor datant de 1954, Barbra Streisand s’est glissée dans les pas de l’une de ses idoles absolues, Judy Garland. Elle y incarne Esther, une chanteuse à l’aube de sa gloire qui tente de sauver du déclin une star du rock destructrice, John Norman, campée par Kris Kristofferson. Pour ce rôle masculin, l’actrice avait initialement tenté d’enrôler la légende Elvis Presley. Au-delà de sa performance devant la caméra, ce projet de plus de 6 millions de dollars marque un tournant institutionnel majeur : Barbra Streisand endosse le rôle de productrice exécutive. Son exigence de contrôle absolu sur le plateau suscite de vives tensions avec les équipes techniques, mais elle inaugure ainsi l’ère moderne des actrices-femmes d’affaires à Hollywood.
La bande originale du film est portée par le succès planétaire du titre Evergreen. Pour les besoins de cette séquence musicale, la comédienne s’était astreinte à apprendre la guitare. Cependant, fidèle à son sens du rythme narratif et désireuse de préserver la fluidité et la rapidité du montage final, elle décidera de couper ces plans au rendu visuel, ne laissant subsister que la force pure de son interprétation vocale.
4. « Yentl » (1983) : le chef-d’œuvre absolu dédié à la mémoire paternelle
L’adaptation de la nouvelle Yentl, the Yeshiva Boy d’Isaac Bashevis Singer représente sans conteste l’œuvre la plus intime, la plus ambitieuse et la plus personnelle de la carrière de l’artiste. Pour donner vie à ce projet, Barbra Streisand accomplit un exploit inédit pour une femme dans l’industrie cinématographique de l’époque en cumulant simultanément les fonctions de scénariste, d’actrice principale, de productrice et de réalisatrice de ce qu’elle qualifie de « film avec de la musique ». Elle se sent alors guidée par le souvenir de son père, Emmanuel Streisand, un homme de lettres et savant respecté, prématurément disparu durant son enfance.
Le long métrage retrace le voyage initiatique et clandestin d’une jeune femme juive contrainte de se travestir en homme pour contourner les interdits religieux et pouvoir étudier le Talmud, l’un des textes sacrés du judaïsme. Conçu comme un plaidoyer vibrant contre l’obscurantisme dogmatique et comme un hymne universel à la liberté par le savoir, Yentl brille également par sa partition musicale, co-écrite avec le compositeur français Michel Legrand, qui sera récompensée par plusieurs Oscars. La bande originale comprend notamment le morceau poignant Papa Can You Hear Me, qui prend la forme d’un dialogue spirituel et chanté entre la réalisatrice et son père défunt.
5. « Leçons de séduction » (1996) : la revanche éclatante contre les diktats de la beauté
Avec Leçons de séduction (The Mirror Has Two Faces), sorti sur les écrans en 1996, Barbra Streisand repasse derrière et devant la caméra pour livrer une comédie romantique mûre et ironique. Elle y incarne Rose, une professeure d’université d’âge mûr, célibataire et complexée, qui accepte la proposition de mariage singulière de son collègue Gregory, un mathématicien interprété par Jeff Bridges. Ce dernier, échaudé par ses échecs passés, recherche une union purement intellectuelle et platonique, excluant délibérément tout rapport sexuel. Cette absence de désir replonge Rose dans ses traumatismes d’enfance et ses insécurités esthétiques, particulièrement face à sa propre mère, une femme d’une grande beauté incarnée par la légendaire Lauren Bacall, avec qui elle partage une scène mémorable sur le poids du paraître.
À travers cette fable moderne sur le mythe du vilain petit canard, l’actrice-réalisatrice exorcise des blessures personnelles profondes. Durant sa jeunesse, ses camarades de classe la harcelaient régulièrement en la qualifiant de « moche », ciblant notamment la forme singulière de son nez. Malgré les pressions constantes de l’industrie hollywoodienne qui lui enjoignait de recourir à la chirurgie esthétique dès le début de sa carrière, elle a toujours opposé un refus catégorique, affirmant que ce trait physique constituait sa signature et sa force artistique. Côté musique, le film est marqué par une collaboration vocale avec le rockeur canadien Bryan Adams, le duo interprétant le titre I Finally Found Someone, qui s’est hissé au sommet des classements musicaux.

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