La France perd l’une de ses plus ardentes combattantes pour la cause des femmes. Yvette Roudy, ancienne ministre des Droits de la femme sous la présidence de François Mitterrand et pionnière des grands combats féministes de la seconde moitié du XXe siècle, est décédée ce mardi 18 août 2026 à l’âge de 97 ans. Elle résidait depuis trois ans dans une résidence médicalisée située à Cabestany, dans les Pyrénées-Orientales, a confirmé son neveu Jean-Pierre Saldou. Son parcours politique et militant restera indissociable de la grande conquête sociale que fut le remboursement de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) par la Sécurité sociale en 1982.
Pionnière, intransigeante et dotée d’un franc-parler légendaire, Yvette Roudy aura marqué l’histoire de la République en inscrivant durablement l’égalité entre les femmes et les hommes au cœur de l’action gouvernementale et du débat public.
Une pionnière au gouvernement : l’institutionnalisation des droits des femmes
Nommée ministre des Droits de la femme de 1981 à 1986 au sein des gouvernements successifs de Pierre Mauroy puis de Laurent Fabius, Yvette Roudy a été la première titulaire à diriger un ministère de plein exercice entièrement consacré à cette cause. Durant son passage au pouvoir, elle a mené de front plusieurs chantiers législatifs fondamentaux qui ont profondément modernisé la société française :
- Le remboursement de l’IVG (1982) : Portant une promesse forte de la gauche arrivée au pouvoir, elle fait voter la loi instaurant la prise en charge de l’interruption volontaire de grossesse par l’Assurance maladie, rendant ainsi le droit à l’avortement réellement accessible à toutes les femmes, quelles que soient leurs ressources.
- L’égalité professionnelle (1983) : Elle fait adopter la loi sur l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes dans l’entreprise, interdisant toute discrimination à l’embauche, dans les déroulements de carrière ou les rémunérations.
- La lutte contre les discriminations : Elle crée les premières commissions sur la féminisation des noms de métiers et lance des campagnes nationales de sensibilisation contre les violences faites aux femmes et les stéréotypes sexistes.
Grâce à son ténacité face aux réticences politiques et administratives de l’époque, elle est parvenue à imposer l’égalité des sexes comme un enjeu transversal des politiques publiques républicaines.
Un engagement militant ininterrompu au service de l’émancipation
Bien avant son accession aux fonctions ministérielles, Yvette Roudy s’était imposée comme une figure intellectuelle et militante incontournable du mouvement féministe français. Traductrice en français de l’ouvrage fondateur de la féministe américaine Betty Friedan, La Femme mystifiée, elle rejoint les mouvements de libération dès les années 1960 aux côtés de Colette Audry.
Sa trajectoire politique et intellectuelle est marquée par plusieurs étapes décisives :
- Le combat pour le droit à l’avortement : Signataire du célèbre « Manifeste des 343 » publié en 1971 dans lequel 343 femmes déclaraient avoir avorté, elle participe activement aux mobilisations qui mèneront à la loi Veil en 1975.
- L’engagement au Mouvement Démocratique Féminin : Elle cofonde cette organisation pionnière destinée à former les femmes à la politique et à promouvoir leur représentation dans les instances décisionnelles.
- Le combat pour la parité : Dans les années 1990 et 2000, elle devient l’une des chefs de file de la lutte pour la parité en politique, débouchant sur l’inscription de ce principe dans la Constitution française en 1999.
Une parole libre et un regard acéré sur les luttes contemporaines
Même après s’être retirée de la vie politique active et de ses mandats électifs — elle fut notamment députée du Calvados et maire de Lisieux —, Yvette Roudy a conservé jusqu’au bout un esprit critique acéré et une vigilance constante envers les dérives misogynes ou le désengagement des responsables politiques.
Jamais avare de piques, elle rappelait fréquemment à sa propre famille politique du Parti socialiste les retards accumulés en matière de parité. En 2012 encore, elle n’hésitait pas à critiquer publiquement la timidité des propositions en faveur de l’égalité de genre lors de la campagne présidentielle de François Hollande.
Observatrice enthousiaste des nouvelles vagues féministes du XXIe siècle, elle avait salué avec ferveur l’émergence du mouvement mondial #MeToo en 2017-2018. Elle y voyait une étape historique majeure, qualifiant le mouvement de bascule politique fondamentale capable d’ébranler les structures du patriarcat et de dénoncer les abus de pouvoir.
Avec la disparition d’Yvette Roudy, la République perd l’une de ses figures morales les plus intransigeantes, dont l’héritage législatif et militant continue d’irriguer les combats contemporains pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes.
