Les combattants oubliés de la Libération : Une base de données historique redonne une identité aux résistants issus des colonies françaises

​Le récit traditionnel de la résistance intérieure française s’enrichit désormais d’un chapitre fondamental et trop longtemps laissé dans l’ombre. Durant les années sombres de l’occupation hitlérienne, des milliers de personnes originaires des territoires de l’ancien Empire colonial résidaient en France métropolitaine. Beaucoup d’entre elles ont choisi de s’engager activement dans les structures clandestines pour combattre l’armée allemande et participer à la Libération du territoire. À l’occasion des commémorations annuelles liées à la mémoire des réseaux de l’ombre, un projet universitaire international met en lumière un outil numérique d’envergure. Cette plateforme inédite recense, documente et valorise les trajectoires de ces hommes et de ces femmes dont le rôle fut capital mais effacé des mémoires collectives durant des décennies.

​Le parcours exemplaire de Tanou Bematogoma

​Parmi ces figures majeures figure Tanou Bematogoma, dont les états de service témoignent d’une abnégation absolue. Né en 1908 au Burkina Faso, cet homme s’est illustré de manière éclatante au sein des Forces françaises de l’Intérieur. Les archives officielles indiquent que son décret d’attribution de la Légion d’honneur le qualifie de « Type du vrai résistant à la cause française » et salue en lui « un bel exemple de courage et de patriotisme ». La reconnaissance officielle de ses actions surviendra au lendemain du conflit, en 1947, lorsqu’il se verra décerner la médaille de la Résistance française.

​Son entrée dans la clandestinité fait suite à un parcours militaire classique. Après avoir pris part aux combats de la campagne de France entre 1939 et 1940, il est capturé par les troupes ennemies. Il parvient à s’évader de son lieu de détention basé à Rennes et rejoint immédiatement les rangs des mouvements de l’ombre. Ses missions comprenaient la transmission de renseignements stratégiques ainsi que l’exécution d’opérations de sabotage ferroviaire et industriel. Au cours de l’année 1944, les services de la Gestapo l’arrêtent. Les rapports conservés au Service historique de la Défense au château de Vincennes précisent qu’en dépit de multiples et horribles tortures subies durant ses interrogatoires, il n’a donné aucune indication à ses tortionnaires avant de réussir une nouvelle évasion. Malgré cet héroïsme, la postérité locale l’a ignoré, aucune artère urbaine ni aucun ouvrage historique de grande diffusion ne mentionnant son action jusqu’à ce jour.

​Les origines d’un effacement mémoriel de 80 ans

​La réparation de cette injustice historique est désormais engagée grâce aux efforts scientifiques de l’Université de Leeds, située au Royaume-Uni. L’établissement a développé et mis en ligne un projet d’inventaire scientifique intitulé « Les populations colonisées dans la Résistance intérieure ». L’initiatrice de cette étude, la chercheuse Nina Wardleworth, explique que les raisons de cette amnésie collective sont profondément politiques. La phase de structuration de la mémoire nationale au sortir de la Seconde Guerre mondiale s’est superposée chronologiquement au processus de décolonisation. Cette situation a engendré une réticence institutionnelle à admettre la pluralité et la diversité des forces de l’Empire ayant œuvré à l’émancipation de la métropole occupée.

​La genèse de ce projet scientifique découle des recherches doctorales de Nina Wardleworth. Spécialiste de l’histoire des suppléants coloniaux, elle a recueilli de nombreux témoignages oraux de familles françaises évoquant le souvenir de soldats de l’Empire, notamment des tirailleurs originaires d’Afrique de l’Ouest actifs dans le maquis du Vercors. Pour objectiver ces récits, la professeure a mené des investigations de longue haleine au sein des dépôts du ministère de la Défense, de la préfecture de police de Paris et de multiples centres d’archives départementales. Après 8 ans d’analyses rigoureuses, elle a d’ores et déjà répertorié 2 500 fiches individuelles. Si quelques figures isolées comme le Guinéen Addi Bâ, l’Algérien Mohamed Ould Taleb ou l’Haïtien Tony Bloncourt ont bénéficié de publications récentes, l’évaluation globale de la contribution des troupes coloniales aux FFI demeurait largement parcellaire.

​Une sociologie diversifiée au service d’actions multiples

​Les données statistiques issues des travaux de l’Université de Leeds permettent de dresser une typologie précise de ces engagés volontaires. Les profils recensés se divisent en plusieurs catégories sociales :

  • ​Des travailleurs civils installés sur le sol métropolitain antérieurement au déclenchement des hostilités en 1939.
  • ​Des soldats des troupes coloniales faits prisonniers sur le front français et ayant brisé leurs chaînes.
  • ​Des ouvriers requis et mobilisés de force par les structures administratives du gouvernement français.
  • ​Des étudiants venus poursuivre leur cursus universitaire en métropole ainsi que des cadres de l’administration et des parlementaires coloniaux.

​Les motivations de ces combattants correspondaient à celles du reste de la population insurgée, variant de convictions idéologiques antifascistes à des aspirations nationalistes, ou résultant de solidarités nées dans les bassins d’emploi et les zones de captivité. L’historienne précise que seule une infime proportion d’entre eux, estimée à quelques centaines de personnes issues des Antilles et des communes de plein droit du Sénégal, possédait la citoyenneté française. Paradoxalement, si les préjugés raciaux de l’époque les exposaient à une surveillance policière accrue, ces mêmes stéréotypes amenaient l’occupant à sous-estimer leur aptitude à encadrer des réseaux subversifs.

​Leurs actions de résistance s’avéraient identiques à celles de leurs homologues européens. Elles comprenaient le sabotage technique des machines au sein des usines de production de guerre, l’observation des mouvements de convois militaires, la confection et la distribution de tracts anti-vichystes, le sauvetage de pilotes alliés abattus, la falsification d’actes d’état civil pour contrer le Service du travail obligatoire et l’engagement armé direct contre la Milice et l’armée allemande dès l’année 1943.

​Trajectoires de combattants et applications pédagogiques

​La plateforme met en avant des biographies détaillées issues de divers horizons géographiques afin de restituer la complexité de cette armée de l’ombre. C’est le cas de Mimonna Bezougir, née en 1908 à Tiaret en Algérie, qui rejoint les rangs de la résistance dès l’année 1940 dans le nord de la France. Responsable d’un établissement de boisson à Lille, elle utilise son commerce pour dissimuler des stocks d’armes à feu destinés aux réseaux de sabotage. Appréhendée en mars 1944 par les services de la police française, elle subit l’incarcération avant d’être sauvée par la progression des armées alliées.

​De la même manière, le Vietnamien Diep Tran Ngoc, né lui aussi en 1908, choisit la voie de l’insurrection dans le département du Gard. Vers la fin de l’année 1942, profitant de ses fonctions officielles d’agent d’encadrement de la main-d’œuvre indochinoise, il coordonne clandestinement l’évasion et le transfert des ouvriers vers les maquis de la région.

​L’ensemble de ces données mémorielles constitue un apport scientifique majeur, notamment pour le milieu éducatif secondaire. Le programme du Concours national de la Résistance et de la Déportation pour la session d’étude 2026-2027 est centré sur la thématique des étrangers dans la Résistance entre 1940 et 1945. Les outils développés par l’Université de Leeds, incluant des cartes interactives, des documents iconographiques et des parcours mémoriels urbains, offrent aux enseignants des sources d’analyse absentes des manuels traditionnels. Pour les historiens, cette démarche rappelle que la France abordait ce conflit mondial sous la structure d’un empire global, et qu’il convient d’intégrer pleinement ces acteurs pour permettre à l’ensemble des citoyens contemporains de se reconnaître dans l’histoire nationale.

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